Saturday, December 1, 2007

Rugby WC Final !

En exclusivite avec plus d'un mois d'un retard... Le post que j'avais ecrit a chaud le lendemain de la victoire des Springblocks en finale de la coupe du monde de rugby. Video a venir (en cours d'edition)


Ce Samedi 20 Octobre était un jour particulier en Afrique du Sud… C’était en effet la finale de la coupe du monde de rugby. Dépité par les deux défaites successives françaises qui me privaient du plaisir de voir la France batailler avec l’Afrique du Sud en finale et d’affronter les hordes de supporters sud-africains, je troquais la marseillaise pour le « Nkosi sikele li Africa » (hymne sud-africain) et le bleu pour le vert et or.
Toute la semaine, les sud-africains ont attendu la finale avec impatience, assez sûr d’une victoire des « Bokkes » contre des anglais qu’ils avaient écrasé 36-0 dans la phase des poules. Lors de France-Nouvelle Zélande, la majorité des sud-africains avaient rallié le camp français, soulagés d’être débarrassé de la seule équipe qu’ils craignaient. Maintenant que l’épouvantail all-black était écarté, c’était le tapis rouge vers une nouvelle consécration.

Le premier titre mondial pour le rugby sud-africain avait eu une force symbolique incroyable. C’était en 1995, un an après les premières élections démocratiques qui avaient amené Madiba (Nelson Mandela), le père de la nation, au pouvoir. C’était la première fois que l’Afrique du Sud pouvait accueillir une compétition sportive mondiale après les décennies de boycott de la communauté internationale. L’Afrique du Sud était réintégrée dans le rang et pouvait se mesurer au reste du monde dans un sport qui est longtemps resté l’apanage des blancs. Paradoxalement, le rugby était un apport de la colonisation anglaise mais ce sont les Afrikaners et le Boers qui se sont très vite appropriés ce sport (alors qu’afrikaners et anglais s’opposaient beaucoup plus qu’ils n’ont en commun). Le rugby ayant de toute façon toujours eu un statut plus élitiste que le football (à l’opposé du football à la base beaucoup plus populaire), il était en Afrique du Sud aussi le sport de prédilection de la minorité privilégiée.
Ainsi, durant la lutte contre le régime de l’Apartheid, beaucoup de noirs ou de coloureds supportaient les adversaires des Boks par signe d’opposition. C’est pourquoi encore aujourd’hui, il y a un grand nombre de supporters de la Nouvelle-Zélande ou de l’Australie dont le choix était beaucoup plus politique que sportif.
Mais en 1995, tout le monde s’était pourtant rallié derrière l’équipe nationale. Même les townships se mettaient à vibrer pour les Springbocks et, comme un symbole, le chant de la victoire entonné par tout le pays était un chant de libération politique noir : le « Shosholoza ». Comme souvent, le sport venait resserrer le lien national au moment où c’était le plus nécessaire et la victoire venait conforter la thèse que l’Afrique du Sud était une nation miraculée maintenant bénie des Dieux.

Les choses ont certes bien changé depuis, tant en Afrique du Sud que dans le rugby sud-africain. Le rugby n’est plus un sport exclusivement blanc même s’il reste encore très clair… Cela dit beaucoup plus de coloureds et de noirs jouent dans les clubs et prétendent à une sélection nationale. Ce d’ailleurs un symbole que la star de ce mondial était Bryan Habana, un métisse supersonique qui détient déjà le record de meilleur marqueur de l’histoire du rugby sud-africain. L’équipe nationale de rugby est encore très controversée car les questions de discriminations positives y sont aussi soulevées à chaque nouvelle apparition de l’équipe d’Afrique du Sud. Certains joueurs de couleur sont soi-disant pris pour leur taux de mélanine plutôt que pour leur niveau, et c’est aussi le scandale quand des joueurs de couleur performants ne sont pas sélectionnés. Ces controverses régulières ont amené le président Mbeki a dire aux joueurs avant leur départ pour la France « ne vous occupez pas de tout ce qu’on dit et laissez de côté la politique, contentez vous de bien jouer et de ramener le trophée ».

C’est ce que l’Afrique du Sud a fait pendant tout le mondial. Assez constante et avec une défense solide, ils ont réussi à diversifier un peu leur fond de jeu traditionnel (qui est basé sur l’agressivité et l’engagement physique uniquement). Ils ont certes eu de la chance dans leur parcours (plutôt facile) mais ils ont toujours bien géré leurs matchs ce qui les a légitimement amenés en finale.

Hier il y avait dès le matin autant d’euphorie que de chaleur dans l’air. Avec 35 degrés à une heure de l’après-midi, la belle journée se devait de se transformer en grosse soirée. Les gens étaient radieux, on entendait déjà quelques klaxons dans la rue et tout le monde portait les maillots de l’équipe nationale de rugby. Par une si belle journée, des milliers de foyers de barbecue se sont allumés dans Stellenbosch et tout la préchauffe pour le match a duré toute l’après-midi. Autant vous dire que lorsque la nuit tombe, le taux d’excitation et d’alcoolémie est à son comble. Moi j’hésitais vraiment sur l’endroit où regarder la finale. J’avais l’occasion d’aller dans le township de Kayamandi avec mes amis du Youth Group mais ca m’aurait fait une heure de marche aller-retour et j’aurais manqué beaucoup de la fête dans les rues (j’étais aussi certain que les sud-africains d’une victoire des Boks). Je vais finalement dans mon pub favori qui est le lieu de rassemblement des grands moments de sport.
L’hymne sud-africain, qui est en Xhosa, anglais et Afrikaans, est chanté à pleins poumons par tous les supporters dans le bar (beaucoup de blancs). Ca m’émeut à chaque fois. Les drapeaux sud-africains flottent sur la terrasse du bar aménagée en salle de cinéma anarchique quand le coup d’envoi est donné.
Le match est assez fermé, pas d’essais, ca se joue sur les pénalités et c’est l’Afrique du Sud qui prend le dessus.
Le coup de sifflet est intense. Ca fait une semaine que tout le monde l’attendait. Les sud-africains se jettent dans les bras les uns des autres, les gardiens de parking (des noirs qui ont presque un statut de mendiants), venus participer à la fête dans le bar, dansent avec les étudiants blancs. Ca chante, Mbeki est acclamé quand il apparaît à l’écran alors qu’il n’a habituellement pas la côte auprès des jeunes blancs.
Dehors c’est l’euphorie de la victoire. Les pickups remplis de sud-africains défilent avec les drapeaux en hurlant. Ils font des bains de foules. Les gens balancent les voitures et on enlace une poignée d’inconnus dans la rue. Blancs, noirs et métisses.
Comme le mythe de la victoire des bleus en 98 qui avait uni la nation black blanc beur, cette victoire rassemble au-delà des frontières de couleur. C’est assez rare pour rendre heureux mais c’est aussi éphémère qu’un soir de fête.
Ca fait du bien à l’Afrique du Sud de retrouver un climat d’allégresse qui renvoie aux heures les plus glorieuses du pays. Douze ans après 1995 il y avait dans la joie d’hier probablement de la nostalgie de tous les espoirs d’époque. Même si l’Afrique du Sud progresse, il y a encore tant à faire et les pages écrites depuis 1995 ne sont pas forcément à la hauteur des grosses attentes suscitées par la révolution démocratique des années 90.
Malgré tout, le sport est un facteur de rassemblement formidable et ce n’est pas par hasard si le gouvernement sud-africain investit beaucoup d’argent dans ce domaine. La victoire de 98 en France avait donné lieu au plus grand rassemblement populaire depuis la libération de Paris. La victoire d’hier ne doit pas être loin de la ferveur et l’enthousiasme suscités par les grandes victoires politiques des années 90. C’est une des rares fois où toute l’Afrique du Sud a vibré pour une même cause.

Prochain rendez-vous sportif national… la coupe du monde de foot en 2010. Cependant l’équipe des Bafana Bafana va devoir réellement se mettre à niveau pour pouvoir espérer créer une fête de cette ampleur (et elle serait assurément plus grosse que celle d’hier).

More than just a test

Avant d’enrôler le groupe dans notre Outreach, je me devais de faire un petit exposé sur le Sida et sur l’importance de se tester. La discussion pratique d’organisation de l’Outreach avait donc rapidement dérivé en discussion sur le Sida et sur la peur du test. Un des membres du groupe m’avait demandé s’ils devaient eux-mêmes faire le test avant de participer à notre Outreach. Je ne pouvais certainement pas les obliger mais seulement les encourager à faire la démarche d’eux-mêmes pour prendre le problème du Sida par les cornes. Lui faire face sur un plan personnel avant de le traiter comme un problème collectif. C’est ce qui incita deux jeunes à me demander de les emmener se tester après l’Outreach.
Durant la discussion, la plupart m’exprimaient leur angoisse du test et de la réaction de leur communauté. Ils m’expliquaient légitimement qu’ignorer son statut et fermer les yeux face au problème était « stressfree » et qu’ils préféraient vivre avec le virus sans savoir et sans avoir à gérer la prise de conscience quotidienne de leur séropositivité. Dans leurs paroles revenaient les nombreuses peurs et mythes liés au Sida :
- je me suiciderais car ca voudrait dire que ma vie est terminée / tout le monde saurait et me regarderait différemment / je vivrais avec ce poids tous les jours / je ne pourrais plus avoir de copain ou de mari, plus de relations sexuelles…
Il est parfois difficile de contrer ces arguments. Comment en effet convaincre qu’il est toujours mieux de connaitre son statut quand on sait à quel point la stigmatisation et les discriminations liées au Sida peuvent être importante dans les townships.
Je prends souvent l’exemple de Fanie pour prouver qu’on peut vivre longtemps avec le Sida, qu’on peut relancer sa vie quand on la croit définitivement ruinée, qu’on peut en fait être heureux et contrôler le virus plus qu’il nous contrôle.
Mais au fil de nos échanges ils persistent et tirent la conclusion que c’est l’information, la prise de conscience du virus qui tue plus que le virus lui-même. Ca rejoint tout à fait l’idée que le VIH est un problème dont le mal est au moins autant lié à la société et à sa perception qu’aux ravages qu’il inflige au système immunitaire.

J’étais déjà très heureux d’avoir deux gars du groupe qui prennent l’initiative de se faire tester. C’était un message fort (des gars en plus !) qui aurait de l’influence sur le groupe entier et qui pourrait amener les réticents à réflechir.
Hier après l’outreach, ils m’annoncent qu’ils seront 6 à venir se faire tester. Tout le groupe qui nous a aidé avait décidé de faire le test ensemble comme un message fort. Malgré les peurs et leurs réactions initiales (« I would never get tested »), ils avaient décidé que s’ils voulaient être des leaders dans leur communauté, ils se devaient de passer cette épreuve pour montrer l’exemple.
Je restais pantois, admiratif. Je sais ce que ca implique de se faire tester. Ayant moi-même appréhendé les résultats de mon premier test (alors que j’ai un profil à risque faible), je sais que se faire tester est une épreuve difficile surtout quand on vient du township et que l’épée de Damoclès est bien là, pendue au dessus de la tête.

Real Life

Ils sont 7. Nous nous retrouvons à 17h en ville pour marcher tous ensemble vers l’hôpital. Ils sont tous très bruyants comme d’habitude mais inhabituellement excités. Ca rigole pas mal sur la route de l’hôpital. Akon et Lebo, les deux premiers qui s’étaient volontairement désignés pour aller se tester, mènent le cortège vaillamment.
Dans les couloirs de l’hôpital, c’est déjà plus tendu, le masque tombe. Certains écoutent de la musique en se tenant les mains. Alors que j’avais commencé à filmer le processus et l’attente du test pour détendre l’atmosphère, je m’arrête car ca devient trop pesant et impudique.
Certains veulent passer en premier, d’autres sont encore très angoissés et attendent le dernier tour. J’essaye de parler aux deux plus anxieux qui semblent beaucoup plus appréhensifs que les autres. Je ne veux pas qu’il y ait de pression de groupe, le test est avant tout une démarche privée et personnelle. Ca doit être volontaire même si il faut essayer de déclencher l’initiative.
Emmener un groupe se faire tester est toujours gratifiant. Cela signifie que le message est passé, qu’on a sensibilisé quelques jeunes et qu’on a crée le lien entre le problème du sida (souvent lointain et silencieux) et leur propre vie. Mais une dynamique de groupe n’est pas forcément facile à gérer, la pression de groupe peut avoir pris le pas sur la décision réfléchie et personnelle de se faire tester. Je veux être sûr que chacun soit prêt.
Pourtant se tester en groupe est souvent une bonne chose. On vit la même expérience donc on se supporte, on s’encourage, on se serre les coudes.
Je les vois se soutenir mutuellement, tourner leurs peurs en dérision au fur et à mesure qu’ils passent les étapes du test.

Le test consiste en une première phase de « pre-counselling » ou un(e) psychologue informe le patient sur le VIH et le Sida, les modes de transmissions, les caractéristiques, les traitements disponibles… Il recueille aussi des informations sur le patient à des fins statistiques puis le met en situation en anticipant les réactions et la gestion d’un résultat positif. Après cette phase vient le test qui consiste à prélever une goutte de sang sur le bout du doigt et la tester (le processus ressemble à celui d’un test de grossesse). Finalement, le patient retourne avec le psychologue pour recevoir et discuter le résultat.

Cela prend plus d’1h30 pour tester tout le monde. Dans le couloir, je vois le visage de la psychologue se crisper quand elle fait les aller-retour entre son bureau et la salle de test. Je sens bien qu’elle a un sourire gêné et forcé sur son visage. Bizarrement c’est juste avant de donner les trois derniers résultats qu’elle a changé d’attitude.
Même si je fais partie des trois derniers résultats en attente avec deux autres filles je suis davantage angoissé pour mon groupe de jeune que pour mon propre résultat (même si il y a toujours une appréhension).
Je fais part de mon angoisse à la psychologue même si je sais qu’elle n’a pas le droit de me communiquer les informations qui sont confidentielles. Elle me répond néanmoins qu’une des trois filles testées n’a pas autant de chance que les autres.
Grosse claque dans la gueule.

Que faire ? Comment gérer ce résultat. La phase de gestion du résultat va prendre plus de temps avec cette fille. Sa vie va changer soudainement. Comment va-t-elle gérer, apprendre la nouvelle en sachant que tous le groupe attend dehors et va scruter sur son visage les signes d’un résultat positif ou négatif comme il le fait pour chacun ? Soudain je me sens minable et maladroit d’avoir emmené un si grand groupe. Je me remémore toutes les angoisses que m’avaient exprimé les filles du groupe. Je me sens responsable d’avoir déclenché ce si gros choc dans sa vie.
Qui suis-je pour cette fille ? Un inconnu qui est rentré dans sa vie il y a à peine une semaine et qui est soudainement à la source d’un cataclysme. On a ressent rarement une telle responsabilité. Cette impression qu’un acte à priori anodin a eu des conséquences démesurées sur la vie de quelqu’un.
Je n’ai pas arrêté de leur dire que c’était mieux de se tester, de connaître son statut sans jamais imaginer qu’un des membres du groupe testerait positif. J’avais en plus promis à tout le groupe de leur offrir un verre pour fêter leur courageuse initiative. Maintenant la pauvre fille apprend qu’elle a le sida, elle doit retenir ses émotions pour pas que ca se voit. Elle doit être sous le choc et elle n’a même pas la liberté de gérer ca toute seule car elle doit affronter le groupe (si elle le quitte elle va déclencher les suspicions). Je me sens misérable sur le chemin du township ou on part boire un verre. Je pense savoir qui est la fille en question mais comme je ne suis pas censé savoir je ne peux lui apporter aucune aide, aucun support psychologique. Je dois faire attention à ce que je dis, essayer de modérer la joie du groupe sans laisser transparaître le fait que je suis au courant du mauvais résultat. Les jeunes vont acheter une bouteille de vin pour célébrer le fait qu’ils se soient testés. Ils expriment haut et fort leurs soulagements en enchaînant les rasades de vin blanc. La malchanceuse boit aussi le calice mais dans sa tête ca doit batailler, submergée par les émotions en fusion.

Cette expérience ne m’a pas quitté depuis trois jours. Je ne cesse de penser à cette pauvre fille pour qui ce test est devenu un tournant et que je ne peux pas aider pour l’instant. Je regrette de ne pas avoir assez anticipé, ne pas avoir dit certaines choses qui pourraient l’aider à surmonter le choc en ce moment.
Se faire tester est plus qu’un examen médical, c’est se sentir concerné par le Sida, faire l’expérience personnelle du Sida, le rattacher à sa vie. Paradoxalement je me suis fait prendre à mon propre piège.
J’ai beau sermonner le même discours durant mes exposés, j’ai réalisé que j’étais en fait le premier à percevoir inconsciemment le sida comme lointain. Travaillant actuellement dans le domaine de la prévention, je fais de la lutte contre le sida comme on vend un produit en oubliant que je traite un problème avant tout humain et dévastateur. J’oublie que mes interventions peuvent avoir de telles conséquences.
Comme m’a dit la psychologue au moment de m’annoncer le résultat positif d’un des jeunes « yes this is real life ». Je ne suis pas prêt de l’oublier.

Outreaches – Promoting VCT

J'ai ecrit un certain nombre de posts que j'ai mis un temps fou a publier car ils se suivent plus ou moins. Les voici pour World Aids Day ! Yippee

1er octobre :

Mon travail au sein du HIV program commence par la participation et l’organisation d’Outreaches. « Reach out » évoque l’idée de tendre le bras, d’établir un contact, et un Outreach consiste en effet à se rendre dans les communautés pour établir un pont entre les habitants et les ressources à leurs dispositions en matière de VIH. La série d’Outreaches que nous organisons consiste à promouvoir des sites de VCT (Voluntary Counseling and Testing), en d’autres termes, encourager les habitants à se faire tester.
La politique de test en Afrique du Sud consiste à insister sur l’aspect volontaire et responsable de la démarche. Il n’y a pas de routine test (qui revient à tester de manière automatique les sud-africains quand ils se présentent dans les cliniques et hôpitaux et qu’ils montrent des symptômes d’une possible séropositivité) pour des raisons de droits. Le consentement est obligatoire pour effectuer un test VIH.

Nos Outreaches consistent à promouvoir des centres de test aux habitants de certaines communautés en faisant du colportage ou en installant des stands d’information au niveau des cliniques.

Le 1er octobre, nous étions à une des cliniques de Kayalitsha (le plus grand township du Cap) pour promouvoir un nouveau service de test mis à la disposition des habitants. Cet outreach était organisé par les éducateur du campus de Tygerberg, l’école de médecine de Stellenbosch qui est décentralisée dans la banlieue du Cap.
Pour un tel outreach, l’idée est de faire une grande campagne promotionnelle pour attirer un grand nombre de gens pendant une semaine en espérant que cela fera ensuite connaitre le service par le bouche à oreille.
Les Peer Educators installent donc un stand avec un grand nombre de paquets d’information contenants un fascicule sur le service de test, un fascicule qui donne les bases sur le VIH ainsi qu’un lot de 12 préservatifs (fournis par le gouvernement) et des bonbons.
Les sucreries et les jus ont pour objectif d’attirer les enfants et donc… leurs mamans ! C’est toujours à double tranchant car même si ca attire plus de monde, on retrouve un certain nombre de paquets jetés par terre une fois que les sucreries sont consommées.
L’Outreach à Kayalitsha était un succès en apparence. La réponse des habitants était globalement bonne et ils étaient ouverts à s’informer sur ce nouveau centre de test. Kayalitsha est un des townships sud-africain les plus avancés en matière de VIH. Grâce à l’action de l’ONG sud africaine TAC (Treatment Action Campaign), beaucoup d’habitants ont accès à des traitements et à davantage d’information que la plupart des townships sud-africains.
En un peu plus d’une heure, plus de 100 personnes avaient pris rendez-vous pour se faire tester dans la semaine, un des éducateurs qui est séropositif a fait des interventions dans les salles d’attentes en suscitant beaucoup d’intérêt et de questions.
Mais comment évaluer le réel impact d’un Outreach dans le genre ? Est-ce que les gens vont réellement se faire tester ? Lisent-ils les fascicules ?
On a appris après coup que le personnel manquait au centre de test pour accueillir le nombre inhabituellement élevé de candidats au test. Ainsi certains ont fait la démarche de se faire tester et se sont fait renvoyer chez eux faute de capacité d’accueil au centre de test… C’est assez décourageant de travailler dans le vide. La prévention ne peut être efficace que si ca suit au niveau logistique ensuite. On a beau faire de la pub pour des centres de test en expliquant que les patient sont traités de manière confidentielle, peuvent recevoir des traitements en cas de résultat positif… encore faut-il que cela se traduise dans les faits.

Voir video de l'Outreach in Kayalitsha


L’autre série d’Outreach que nous organisions avait lieu dans les plusieurs districts de Stellenbosch. Cette fois-ci, nous faisions la promotion d’un service de test particulièrement destiné aux hommes qui travaillent dans la ville de Stellenbosch et qui n’ont pas la possibilité de se rendre pour un test VIH pendant les horaires d’ouverture des cliniques locales. Le service se situe au centre de Stellenbosch de 17h à 20h tous les mercredis et s’appelle « After-hours Clinic ».
Beaucoup de sud-africains qui vivent dans les townships de Stellenbosch (Kayamandi le township noir ou Cloetesville le township métisse) font le trajet chaque jour à pied entre le centre-ville et leur lieux de vie en bordure de la ville. Un service en ville leur permet de se faire tester avant de rentrer du travail et loin de leurs communautés (la stigmatisation a pour effet d’effrayer les gens de se rendre pour un test à leur clinique locale de peur des rumeurs et des ragots).

C’est un travail de longue haleine que de faire du porte à porte au sein des communautés, de se rendre dans chaque famille pour expliquer et réexpliquer les caractéristiques du service de test, faire des interventions dans les bars (shebeens) où dans les échoppes. Les gens nous accueillent souvent volontiers (même si on se fait parfois claquer la porte au nez quand les gens voient le ruban rouge ou les préservatifs qu’on distribue dans les paquets d’information). Mais c’est aussi par politesse que les gens nous font assoir et déballer notre speech. On ne sait jamais si ils vont utiliser l’information et le service où s’ils vont jeter le paquet à la poubelle dès qu’on aura fini notre monologue.
En plus le fait que les peer educators soient disponibles seulement dans la journée rend les choses plus compliquées. Durant la journée, les hommes que nous ciblons sont au travail et nous rencontrons souvent les grand-mères, les femmes qui restent au foyer et qui n’ont pas forcément l’envie, le courage ou le pouvoir de faire part de l’information aux hommes du foyer.
J’étais en charge d’organiser l’outreach dans le township de Kayamandi et pour cela j’ai fait appel à un groupe de jeunes du township qui nous ont aidé à organiser l’intervention et à passer la barrière de la langue. Ils ont été admirables et exemplaires, très rigoureux et sérieux dans leur implication. Surtout ils ont décidé eux-mêmes de se faire tester…

Door to Door...

Pourquoi le VIH ?

« I believe that this could very well be looked back as the sin of our generation. I look at my parents and ask where they were during the civil rights movement ? I look at my grandparents and ask what they were doing when the holocaust was occurring with regard to the jews, and why they did not speak up ? And when we think of our great great great grandparents, we think how could they have sat by and allowed slavery to exist ? And I believe that our children and their children, 40 years or 50 years from now, are going to ask me, what did you do while 40 million children became orphans in Africa ? »
Richard Stearns – President of World Vision, US

Cette longue citation qui est affichée sur les murs de nos locaux est une des citations qui m’avait marqué l’année dernière quand j’avais commencé à m’engager dans le domaine de la lutte contre le VIH. Elle est frappante même si elle tire un peu trop sur la fibre émotionnelle en évoquant les orphelins d’Afrique (vieux cliché utilisé et réutilisé pour sensibiliser les opinions publiques).
Le Sida est-il un des fléaux majeurs du 21e siècle qu’on peut mesurer à l’esclavage, au génocide des juifs comme l’écrit Richard Stearns ? Est-ce vraiment un de ces grands défis auquel l’humanité doit faire face ? C’est assurément la manière dont l’épidémie a été présentée dans les années 1990 et elle reste une des préoccupations majeures sur l’agenda de l’aide au développement de la communauté internationale.
Pourtant on a passé le pic alarmiste de la fin des années 1990 et déjà on peut sentir la sensibilisation faiblir dans le domaine de la lutte contre le sida en même temps qu’on observe les premiers exemples encourageants de réponse à la crise.
La question que je me suis souvent posé c’est : pourquoi le Sida ? Pourquoi m’engager dans ce domaine en particulier alors qu’il y a d’autres problèmes plus anciens ou plus récents qui méritent autant d’attention ?
J’ai heureusement appris à aborder le problème du Sida de manière plus critique et moins stéréotypée qu’à mon arrivée en Afrique du Sud. Je pense qu’avant de décrire mes activités dans le champ de la lutte contre le Sida, il est bon de réfléchir un peu sur la question et clarifier les termes de mon engagement autant pour moi-même que pour ceux qui pensent que je suis parti sauver le monde en l’Afrique.

Quand on travaille dans le domaine du Sida, il semble inapproprié et étrange de se demander si c’est réellement un problème, du moins un problème d’une échelle aussi importante qu’on le décrit. Sans chercher à le minimiser, il est bon de le placer dans le contexte de toutes les problématiques de développement et des différents domaines d’intervention de l’aide au développement.
L’épidémie du Sida est récente et elle a pris une ampleur phénoménale en très peu de temps. Le virus n’a été découvert qu’en 1982, les premières mesures et actions ont été prises à la fin des années 1980. C’est dans les années 1990 que ca a explosé quand on a pris conscience que ce n’était pas une maladie homosexuelle et que le nombre de personnes infectées observait une croissance exponentielle. A ce moment là, il y a eu un effort de prévention considérable dans le monde entier puisque le Sida était décrit comme la peste des temps modernes, prête à décimer des populations entières. Je sais qu’en France, la prévention a eu un impact très efficace si j’en juge de mon expérience personnelle et de l’éducation que j’ai reçu à l’école et dans les médias (à tel point que je pensais que lors d’un rapport non protégé, on contractait automatiquement le Sida à partir du moment où les sexes entraient en contact). A la fin des années 1990/début des années 2000, la prise de conscience était au maximum et très alarmiste.
Si l’Afrique du Sud connait davantage de problèmes avec le VIH c’est parce que sa prise de conscience a été plus tardive, retardée par les changements politiques qui ont focalisé toute l’attention et personne n’a réussi à remobiliser les masses dans la période d’exaltation qui a suivi la démocratisation du pays. C’est pourquoi a la fin des années 1990, pour sortir ses concitoyens d’une insouciance autodestructrice, Mandela lui-même a fait cette remarque que le Sida était le nouveau défi sud-africain, un nouveau mal qui serait plus difficile à combattre que l’Apartheid.
Ainsi à l’aube du nouveau siècle, le Sida était le problème numéro 1 en matière de développement et il mobilisait le monde entier (puisque c’est un problème mondial). Les pays de l’Afrique australe présentaient des statistiques alarmantes avec des taux d’infections situés entre 15 et 30% de la population (pour l’Ouganda, le Botswana, l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, la Namibie, le Lesotho, et le Lesotho en particulier). Pour illustrer la vision alarmiste du début des années 2000, voici quelques citations du poignant documentaire américain « a Closer Walk » : (pour voir la bande annonce allez sur le site officiel http://www.acloserwalk.org/about_the_film/view_the_trailer.php)

"Aids in the world is a story about ourselves. What kind of people are we ? How did we come to this point ? Where are we going ? Every eight seconds, a child, a woman or man dies of aids. Every day 10 000 people die of Aids. Aids is still in its early stages and it’s getting worse.
Aids is the worst plague in Human History. Soon it will have killed more people than in all the wars of the 20th century. But no one seems to know or even care about it. Many still believe Aids is an African disease. Africans are not responsible for Aids, the world is. Until the world itself changes, Aids and other epidemics will thrive in the Human families for generation to come and there will be a steep price to pay.
It’s remarkable how a relatively difficult transmitted virus has invaded the population around the world with a mortality approaching a hundred percent. There aren’t any other diseases like that.
And it went to the poor, the marginalized, the dispossessed : young people in their teens, 20’s and 30’s who are sexually active and that do not have accurate information about Aids that is a sexually transmitted disease. It went to women and girls who have been robbed of their voices and power long before Aids appeared to further complicate their lives. And it went to children who are at the world’s mercy. For 20 years Aids has gone to those who are weakest in society, those most in need of compassion, assistance and care. And for 20 years the world has stood by and watched them die."


Il est vrai que le Sida est un problème de santé publique d’une ampleur considérable. C’est un vrai désastre et il est crucial de ne pas relâcher les efforts et l’attention apportée au problème. C’est pourquoi j’ai saisi l’opportunité de travailler dans ce domaine qui est des fléaux majeurs auxquels l’Afrique du Sud est confrontée.
Pourtant comme c’est très souvent le cas dans le domaine du développement et de l’humanitaire (le développement comme il est perçu en occident), les sources de préoccupation et de sensibilisation passent et évoluent comme des modes. Il y a toujours les « problèmes du moment » qui nous font oublier tous les autres pendant un temps. Lorsque j’ai assisté à cette conférence à Chicago sur l’engagement international des jeunes, c’est une des plus grandes leçons que j’ai retenu. Le développement et l’humanitaire c’est comme le business, il y a beaucoup de concurrence. Lors de la conférence, une étudiante qui était engagée dans la lutte contre le paludisme en Afrique exprimait sa frustration de voir tous les efforts et toutes les attentions focalisées sur le Sida alors que le paludisme tue autant de personnes (et plus d’enfants) quand bien même on sait comment l’éviter (moustiquaires) et le traiter médicalement. Quand on s’engage dans un domaine d’intervention, on a tendance à le percevoir comme le problème majeur et prioritaire et il est difficile à accepter que ce ne soit pas forcément le cas. Peu importe l’urgence de l’épidémie du Sida en Afrique du Sud, le gouvernement doit faire face à une dizaine d’autres problèmes très pressants (problème de la redistribution des richesses, de la pauvreté, du logement, de l’emploi, de la criminalité…) et la gestion de l’ensemble ne satisfait jamais tout le monde.
C’est pourquoi face à l’importance de la préoccupation mondiale envers le Sida, certains ont cherché à calmer les esprits. Un chercheur sud-africain prétend que les statistiques sont gonflées intentionnellement par les gouvernements pour ne pas relâcher les efforts et les financements de l’occident. Il est vrai que les premières statistiques étaient un peu alarmistes en raison de la manière dont elles étaient calculées. Certaines statistiques donnaient un taux d’infection de près 30% en Afrique du Sud (cette statistique était basée sur les échantillons de femmes enceintes qui sont automatiquement testées durant la grossesse) mais des statistiques plus récentes situent le taux plutôt autour de 15%. Récemment, on a observé les premières critiques de l’approche alarmiste face au Sida, les premières remises en cause, les premiers doutes. C’est surement le signe d’une étape dans le changement de préoccupation de la communauté internationale. Les problèmes environnementaux ont désormais largement pris le pas sur le Sida est déjà un peu passé de mode. Même en Afrique du Sud il y a un phénomène d’ « Aids fatigue » et beaucoup ont le sentiment d’avoir été bassinés avec le Sida, ce qui rend le sujet assez ennuyeux et barbant.

Je pourrais sauter sur cette occasion pour dire que ma décision de m’engager « in the field » se place dans le cadre du déclin d’attention à venir qui va rendre l’effort de prévention particulièrement crucial. Ce serait mentir car je n’en étais pas conscient à l’origine.

Mon engagement dans le domaine du Sida est le fruit du plus pur hasard. Au premier semestre, j’avais décidé de suivre ce cours de « Community Development » qui impliquait de s’engager dans un projet. A l’époque je dois dire que j’étais encore imprégné du cliché du jeune occidental qui allait travailler dur pour aider les pauvres dans les townships. On m’a proposé de travailler pour l’organisation en charge de la prévention Sida sur le campus et j’ai accepté. Cependant j’avais été un peu déçu d’être placé dans une association qui travaillait principalement sur le campus de l’université et me donnait peu d’occasion de travailler dans le contexte des townships. Pourtant être au contact des populations défavorisées n’est pas une fin en soi et malheureusement c’est trop souvent l’idée qu’on se fait de l’engagement humanitaire dans les pays occidentaux. Travailler dans le township d’accord mais pour quoi faire ? et pour avoir quel impact ?
Le domaine du Sida et de la prévention m’a permis de m’engager dans une cause et aborder le développement de manière un peu moins stéréotypée car à priori c’est un problème mondial qui me concerne aussi et que je suis plus à même de comprendre (puisque je suis dans la tranche d’âge la plus à risque et que je fais de la prévention auprès de jeunes de mon âge). J’ai toujours été très conscient (presque trop conscient) de toutes les connotations attachées au développement et à l’aide occidentale envers l’Afrique, toutes ce qui peut être associé au schéma du jeune blanc occidental qui faire de l’humanitaire en Afrique. Dans mon travail sur le campus ou dans le township de Kayamandi, je suis moins perçu comme un européen ou un blanc qui fait de l’humanitaire que comme un jeune faisant partie de la tranche d’âge la plus vulnérable face au Sida (15-24 ans) qui fait de la prévention. Ca peut sembler être une considération futile mais elle a de l’importance pour moi.
Plus j’ai avancé dans mon implication dans le domaine de la lute contre le sida plus j’ai été content d’avoir évité de me laisser tomber dans l’engagement un peu cliché qui consiste à jouer avec des enfants des townships ou faire de l’animation dans les orphelinats puis de repartir en gardant juste de superbes souvenirs et de belles photos. Je ne fais pas preuve de mépris envers ce type d’activités qui sont très courantes (car c’est intuitif et ca ne demande pas de formation spécifique) mais leur portée reste tout de même limitée.
Sans chercher à justifier mon engagement ou valoriser son impact (car je suis tombé dedans par hasard et si les choses avaient été différentes, je serais peut-être en train d’expliquer au combien travailler avec des enfants des townships est quelque chose d’incroyable), j’ai appris à apprécier le fait de travailler dans un domaine qui me permette d’être un activiste plus « neutre » et de réellement prendre le poult de la société sud-africaine.

En effet la lutte contre le Sida est le seul problème de santé publique qui soit presque plus sociétal que médical. Les racines de l’épidémie se trouvent autant dans la stigmatisation que dans des problèmes de logistique (accès aux préservatifs, traitements, soins médicaux). On ne peut pas faire de la prévention en Afrique du Sud sans prendre en compte la dimension religieuse et culturelle, les inégalités sexuelles, économiques et raciales. La lutte contre le Sida est donc aussi une passerelle qui permet de mieux comprendre l’Afrique du Sud et l’ensemble de ses problématiques de développement.

Ce qui ressort de ce très long post (bravo à ceux qui ont eu le courage de le lire jusqu’au bout), c’est que même si initialement mon engagement est plus ou moins dû au hasard, je m’y suis fortement attaché et c’est probablement pourquoi j’ai souvent cherché des justifications plus profondes que le simple hasard. Il n’y a pas de raisons à priori mais des raisons à posteriori. Chercher des raisons a quelque chose de sain dans la mesure où cela m’a permis d’avoir une approche plus critique et moins idéaliste. Cela m’a permis de mieux comprendre les avantages et les limites de mon engagement.
Alors non je ne vais pas changer le monde en Afrique du Sud, je n’ai pas peut-être pas eu cette révélation incroyable qui me fera travailler dans le domaine du Sida toute ma vie. Mais assurément je vais essayer d’apporter ma meilleure contribution possible a l’effort de prévention en Afrique du Sud tout en continuant d’apprendre sur ce pays. Et comme je suis partageur… vous allez apprendre avec moi !

Monday, November 19, 2007

Slowly getting grounded

Les premières semaines sont un peu ternes. Je dois m’installer, retrouver mes affaires laissées en Afrique du Sud, trouver un appartement, investir ma nouvelle position de stagiaire au HIV program. Un certain nombre d’évènements imprévus viennent me contrarier. Toutes mes affaires ont disparu, le propriétaire a cru que je les avais abandonné et en a fait don aux femmes de ménage. Avec toutes les fringues que j’avais laissé, je dois maintenant habiller la moitié du township ! Allons bon ce n’est que du matériel… ca me lourde quand même d’avoir perdu mes affaires de foot, tous mes équipements de vélo, mes outils et mes médicaments.

Habitant dans un quartier un peu moins sûr de Stellenbosch, je perds rapidement l’assurance et le sentiment de sécurité que j’avais gagné l’année dernière. Il est surprenant de voir comment je récupère rapidement mes réflexes de vigilance après 3 mois de totale sécurité.
Un soir, alors que je me rends chez Sandile, je remarque un gars qui erre dans les parages et qui se cale dans un recoin sombre en attendant que je passe avec quelque chose dans sa main. Je rebrousse chemin en prenant une autre rue parallèle plus éclairée… aussi simple que ca !
Deux jours plus tard, je prends cette même rue et je repère trois gars un peu louche qui marchent vers moi sans se parler avec leurs capuches sur la tête. Ca sent le roussi d’autant que j’ai mon portable collé à l’oreille. Je ne les quitte pas des yeux et j’anticipe l’agression. Alors qu’ils s’apprêtent à me coincer et qu’un gars essaye de se jeter sur moi, j’ai le temps de voir l’embuscade arriver et désamorcer l’agression au moment même où elle prend forme. Je hurle (instinct sauvage de pousser un cri bestial pour effrayer le prédateur) et je pars en courant pour m’éloigner de cette rue sombre et rejoindre une rue éclairée.
Incident anodin qui n’a d’autre répercussion que de booster mon niveau d’adrénaline pendant une bonne demi-heure. Cependant cette agression manquée a une incidence psychologique importante. Bizarrement ca me mine le moral. L’année dernière j’avais cette idée totalement irrationnelle que j’aimais tellement l’Afrique du Sud qu’il ne pouvait rien m’arriver. Damn it ! Est-ce la fin de notre idylle ?! Quelques jours après cette tentative d’agression ratée je sens que j’ai perdu pas mal de la confiance et la sérénité que j’avais emmagasinée pendant un an. Le point positif c’est que j’ai appris à être « streetwise » et que si cela m’était arrivé il y a un an, je me serais fait dépouiller comme un débutant !




Il me faut bien deux semaines pour doucement me réinstaller dans cette nouvelle expérience. Je recommence mon activité au sein du HIV program et cela m’apporte un équilibre important. Je continue à loger chez mes deux vieux amis américains Mike et Tillie (voir photos). Ils sont tous les deux très occupés et ca m’aide à mener un train de vie un peu plus sérieux et posé que l’année dernière. Tillie va déménager en janvier et en attendant je loge dans le salon. C’est moins cher (on divise le loyer par trois) et ils sont absents la plupart du temps ce qui me laisse pas mal d’intimité.


Voici Mike au centre, en plus de partager la meme coupe de cheveux, on partage le meme appart !

Retour en Afrique du Sud sans anesthésie

Quand l’avion survole Johannesburg de nuit, je devine l’immense township de Soweto. En scrutant de haut les ruelles mal éclairées, je me surprends à imaginer les scènes de crime qui doivent s’y dérouler. J’ai pourtant démystifié le cliché de l’Afrique du Sud ultra-dangereuse qui fait penser initialement que les gens s’entretuent dès que la nuit tombe.
Il y a un an, lors de mon arrivée au Cap, l’avion avait survolé de nuit le township de Kayalitsha et j’avais eu le même réflexe. Je fantasmais tout ce que j’avais entendu sur l’Afrique du Sud rongée par la criminalité affolante et je m’imaginais des scènes de Western à grands renforts d’AK-47.

A l’aéroport m’enthousiasme à réentendre les sonorités du Zulu, du Xhosa et j’essaye de trouver un lieu où dormir plus accueillant que le hall de l’aéroport. Ce sera finalement un backpacker miteux mais à l’ambiance très familiale. J’engage mes premières conversations sur la coupe du monde de rugby (début d’une très longue série). Les sud-africains sont généralement très élogieux envers l’équipe de France de rugby dont ils apprécient l’inconstance autant que le French flair (ce qui fait écho au cliché du français imprévisible et spontané capable du meilleur comme du pire).
Le lendemain, mon avion part pour le Cap sous un orage qui donnera au voyage des allures de montagnes russes. Par pur hasard, mon avion arrive au Cap en même temps que celui des mes collègues du HIV program revenant d’une conférence à Pretoria.
Stellenbosch n’a pas changé, je me plais à observer les étudiants blancs et leur style particulier. Les gars avec leurs shorts et bermudas qui donnent lieu à des défilés de mollets imberbes. Leur t-shirt et polos serrés qui moulent leurs corps travaillé de manière régulière dans les salles de fitness et leur cous de taureau (c’est un fait, les blancs sud-africains ont des cous surdimensionnés). Les filles de Stellenbosch sont souvent très « fashion » avec leurs jeans slim et leurs chaussons de danse.
Le soir même de mon retour je fête l’occasion avec des amis en buvant une bière dans un des bars préférés des étudiants. Je me sens déjà en décalage car je ne suis plus étudiant, je ne reconnais plus grand monde et je vois la troisième fournée d’étudiants internationaux défiler sous mes yeux. Je me surprend à être condescendant en écoutant leurs discours dithyrambiques sur l’Afrique du Sud qu’ils concluent en expliquant au combien ils aimeraient rester un semestre supplémentaire car cette expérience a changé leur vie. Je fais le mec blasé tout en admettant que j’étais dans le même état d’esprit il y a un an.

Le plaisir de retrouver Sandile, Monica, Mike (qui m’héberge provisoirement) et tous mes amis sud-africains est un palliatif de court-terme face aux doutes qui m’assaillent dès mon arrivée en Afrique du Sud. Est-ce que j’ai vraiment réfléchi à ce que j’allais faire cette année et comment j’allais le faire ?

Sunday, November 4, 2007

L’Afrique en court-métrage

Ce n’est que la veille du départ en Afrique du Sud que j’en ai vraiment pris conscience. Alors que tous mes amis et proches me martelaient des « c’est incroyable », « tu dois être tellement excité », j’acquiesçais sans conviction et sans ressentir l’excitation en question. C’est seulement en obtenant mon visa et en quittant Paris que je vivais de manière active et non passive la perspective du départ.
Mon vol était exclusivement de jour et j’allais donc pouvoir contempler tout le continent africain défiler sous mes yeux comme un livre d’images. Une dizaine d’heures pour me remettre en mode sud-africain…
L’avion nous fait perdre le sens des réalités. A 10000 mètres de haut, je peux visualiser comme sur une carte le changement de mondes que j’effectue. En survolant la Méditerranée, je vois la France et l’Europe s’éloigner pour laisser place à l’immense continent africain. Le changement se remarque tout de suite, on passe de paysages totalement modifiés par l’homme à des territoires qui semblent vierges, sans trace de vie.
L’Algérie se dévoile d’abord avec ses montagnes aux teintes marron clair, beiges et jaunâtres. Plus on descend plus les montagnes se font rares et laissent la place à l’immensité de désert. Alors que j’essayais d’anticiper l’approche du Sahara, il apparaît presque subitement. Soudainement, les derniers reliefs dévoilent l’étendu de la mer de sable jaune pâle qu’on survole pendant des heures. Même la perspective aérienne exceptionnellement vaste, le désert donne le vertige. Les immenses dunes dessinent des petites ondulations régulières vu d’en haut. On s’imagine facilement en géant marchant dans le Sahara comme sur une immense plage brulante. On se perd dans les échelles de grandeur.
Puis les premières traces de végétation apparaissent en survolant le Niger et le Tchad, de minuscules taches sombres sur des étendues arides. On voit aussi les premières traces de vie, des routes. De manière progressive, les forêts vont prendre le pas sur le sable et les cailloux dans ces paysages de transition. Les nuages d’orage massifs (plusieurs kilomètres de haut) sont là aussi pour rappeler le changement de géographie. Je me remémore mes cours sur l’Afrique et devine les frontières culturelles superposées sur les frontières géographiques. En quittant l’Afrique aride et dépeuplée, je m’imagine la limite de l’influence arabe. En effet les caravanes arabes ne passaient pas la frontière entre l’Afrique jaune (déserte et aride) et l’Afrique verte (luxuriante et tropicale) car les chameaux étaient alors décimés par la Malaria.
Après l’immensité du désert, l’immensité des forêts d’Afrique centrale. République centrafricaine puis RDC… impossible de percevoir la frontière entre les deux pays. Alors que le soleil commence à tomber vers l’horizon, je peux voir ses reflets qui éblouissent l’immense fleuve Congo. Au loin, à travers les nuages, je devine Kinshasa et Brazzaville en faisant un clin d’œil aux parents. La nuit tombe quand l’avion survole la Zambie.
Après ce spectacle surréaliste de la traversée de l’Afrique en un jour, je me replonge dans le livre de Sonia et d’Alexandre Poussin (Africa Trek) qui ont marché 14000 km du nord au sud de l’Afrique. Leur traversée aura duré trois ans quand la mienne aura duré une journée (le temps d’une petite randonnée aérienne). On dit souvent que voyager trop vite ne permet pas à l’âme de bouger à la même vitesse que le corps, ce qui crée un décalage mortel de l’espace et du temps. Je risque de ne pas être déçu par le décalage en arrivant…
Le bel airbus qui m'emmene retrouver l'Afrique du Sud
Adios la France
Sahara
Le fleuve Congo au coucher du soleil